Light in Uyuni, Bolivia, Florian Doche

Le tombeau exhale un souffle empoisonné au même gout âcre qui m’est désormais familier. A tâtons, je retrouve mon chemin, et m’engouffre en dehors sans même regarder au dessus de mon épaule. Je pouvais y laisser une stèle “Ci-gît une déception”, mais un éléphant n’oublie jamais rien et mes défenses sont d’ivoire à chaque fois un peu plus clair.

Mes portes se referment, d’un mouvement gracieux, elles chassent le dernier souvenir de ce qui a été, s’imbriquent l’une dans l’autre dans une géométrie quasi-divine, et s’unissent dans un hermétisme à toute épreuve.

- “Et toi, es tu déçu ?” Lui dis-je, d’un regard teinté de lassitude.

- ” Bien rares sont les personnes qui peuvent me décevoir car je n’attends rien d’âme qui vive, sauf de mes enfants. Mes parents ne sont plus là et j’ai compris depuis leur départ que personne ne me doit rien, répondit-il, il était habitué à mes questions farfelues et il prenait ma folie au sérieux. Plutôt que de subir la déception, je pratique l’ignorance et le souverain mépris, c’est une attitude horriblement orgueilleuse et je m’en moque”

- “Mais comment arrives-tu à t’en moquer? Moi j’en veux et j’enterre en crissant des dents, et je me console avec cette phrase de Gury qui ne me sied plus désormais; la déception ne vient jamais des autres, elle n’est que le reflet de nos erreurs de jugement”.

- “La déception est un terme comptable et je ne veux de compte avec personne. Mon orgueil est tellement grand que je suis capable de pardonner indéfiniment, infiniment, puisque justement celui qui me trompe n’a fait que se tromper, et comble d’orgueil je suis certain que c’est toujours l’autre qui y perd”.

- “Je ne sais pas pardonner, alors?”

- “Par pardon, j’entends abandon des poursuites, retour à la situation antérieure. Tu comprends?” Mon sage me dévisageait désormais avec inquiétude, me voir vulnérable lui était insupportable.

- “Mais qu’est-ce que la déception alors?”

- ” Sont-ce mes principes rigoureux qui m’ont donné tant de déceptions et si peu de joies ? Ces principes, je les ai adoptés car ils étaient sensés m’apporter beaucoup : c’est probablement une promesse que fait le monde aux enfants, pour les inciter à être sages et bons. J’ai sans doute trop attendu, tout simplement. A bien y réfléchir, la seule chose qui ne déçoive jamais, et bien c’est la déception elle-même.

Il fallait apprendre et j’avais décidé de savoir : je ne croyais pourtant rien demander d’exceptionnel en m’élançant sur la voie de l’espérance pour exalter ma joie de vivre.

L’amour, tiens ! Pourquoi commence-t-il donc toujours par un éblouissement de l’âme et s’efface-t-il rapidement pour laisser place à la douleur de l’échec. Heureusement que ne m’étant pas promis de succès, la déception m’est supportable. Non, je n’ai aucune amertume, et j’ai même compris qu’ainsi, loin d’avoir perdu quoi que ce soit, j’ai mûri et repoussé loin de moi un peu de mon embarrassante naïveté.

Qui me connaît bien, doit savoir que jamais je n’accuserai personne de n’être que ce qu’il est et je vais de ce pas m’accuser de m’être trompé moi-même dans mon jugement. La déception est un grand maître en fin de compte. J’ai également compris que le voyage est lui-aussi un grand maître, qu’il ouvre l’esprit et forme la jeunesse. C’est sûr, je vais beaucoup voyager.”

A mon Sage.