Couverture Telquel 19 au 25 janvier 2008

Il y a quelques semaines je glissais subrepticement dans mon billet consacré à Marjane Satrapi et son Persepolis, une remarque quant au dangereux parallèle que l’on peut faire entre l’Iran de son enfance qu’elle décrit en BD et mon Maroc d’aujourd’hui.

C’est justement parce que je ne reconnais plus ce Maroc où j’ai grandi, et parce qu’à plus forte raison, je sens aujourd’hui l’intégrité de mes idées, de ma pensée et de mes convictions menacée, que je décide de signer cette pétition et d’héberger cet appel intégralement dans mes pages.

J’essuie par avance les critiques de ceux qui répondront que ceci n’est qu’une pétition de plus balancée à la mansuétude et au bon vouloir des responsables. Il ne s’agit pas forcément là d’un appel envoyé exclusivement à nos dirigeants, ceci est un premier échafaudage pour rénover notre tour de Babel, et redonner un peu de dignité à l’idéal que l’on se fait de notre pays.

Cette pétition peut nous permettre de réaliser que nous sommes nombreux à ressentir cette pression sournoise qui se pare de religiosité et qui s’invite dans notre société sous couvert d’un certain ordre moral.

Pour signer la pétition : baytalhikma@gmail.com

Voici ci-dessous l’appel pour la défense des libertés individuelles dans son intégralité.

(Paru dans Telquel le 19 janvier 200 8)

Depuis quelques années, on assiste au Maroc à une inquiétante prolifération des menaces et agressions (verbales ou physiques) à l’encontre de divers groupes ou individus. À cause des goûts, croyances, opinions ou choix de vie personnels de ces derniers, on les accuse d’“offenser les sentiments des musulmans” et de “menacer les valeurs traditionnelles des Marocains”. Sous le prétexte de “protéger la morale et la vertu”, certains n’hésitent plus à prononcer, ouvertement ou de manière détournée, des sentences d’excommunication (takfir) à l’encontre desdits “déviants”. Ce qui consiste, clairement, à appeler à la violence physique à leur encontre, voire à menacer leur vie.Au vu de leurs conséquences, ces campagnes de stigmatisation religieuse, suscitées et relayées par divers groupes intégristes, sites Internet et titres de presse, constituent autant d’atteintes graves à un principe fondamental et universellement reconnu : celui des libertés individuelles.La multiplication de ces campagnes, conjuguée à la passivité des autorités, a fini par installer au Maroc un réel climat de terrorisme intellectuel. Un grand nombre d’artistes et créateurs, penseurs, écrivains, journalistes, ou simples citoyens aux goûts et choix de vie personnels jugés “déviants”, subissent aujourd’hui, du simple fait de l’exercice de leurs libertés individuelles, une pression considérable.À de multiples reprises, cette pression a engendré des actes de violence qui sont allés dans certains cas jusqu’au meurtre. Elle a même abouti, dernièrement, à des émeutes, pillages et destructions de biens privés par une foule manipulée, chauffée à blanc et sur le point de procéder au lynchage public de prétendus “déviants”. La pression était telle que l’Etat s’est vu acculé, pour “calmer la foule”, à libérer les émeutiers appréhendés, puis à juger et condamner sans preuves… les victimes de cette hystérie collective !Nous vivons aujourd’hui dans un climat de haine et d’inquisition qui, à terme, met en danger la paix civile au Maroc.Nous, signataires de cet appel,1. Attirons l’attention des autorités et de l’opinion publique sur l’extrême danger de cette situation, qui ne cesse d’empirer ;
2. Appelons les autorités et l’opinion publique à faire preuve de la plus grande vigilance contre les propagateurs de haine et les inquisiteurs, à l’affût du moindre prétexte pour susciter la violence et le trouble à l’ordre public ;
3. Rappelons que la religion est un bien commun qui ne doit en aucun cas être utilisé pour dresser les Marocains les uns contre les autres ;
4. Déclarons respecter les goûts, croyances, opinions et choix de vie de chacun, quels qu’ils soient, tout en affirmant que personne n’a le droit de diaboliser autrui sous le prétexte que ses sentiments sont “heurtés” par l’expression de goûts, croyances, opinions ou choix de vie différents des siens ;
5. Rappelons que parmi les recommandations émises, sous l’égide de l’Etat, par l’Instance équité et réconciliation, figure l’inscription dans la Constitution du principe de respect de la vie privée des individus, comme le stipulent l’article 12 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, adoptée par le Maroc, ainsi que les articles 17 et 18 du Pacte international des droits civils et politiques, ratifié par le Maroc ;
6. Rappelons que les conventions internationales qui protègent les libertés individuelles priment sur les lois intérieures des nations (dont le Maroc) qui ont choisi de ratifier ces conventions ;
7. Appelons solennellement l’Etat à défendre et protéger les libertés individuelles en sanctionnant clairement et résolument, dans le Code pénal, toute forme d’incitation à la haine, à la discrimination et à la violence contre les individus en raison de leur croyances, opinions et choix de vie personnels.
Un comité de suivi de “l’appel” sera constitué, et annoncera son programme de travail dans les prochaines semaines. Pour vos idées et contributions, contact mail sur baytalhikma@gmail.com

Pourquoi cet appel ?

Pour TelQuel, Ahmed R. Benchemsi

D’où est venue cette initiative de lancer un “appel pour la défense des libertés individuelles” ? D’abord d’un constat lucide : le “camp d’en face” (celui des islamistes plus ou moins extrémistes et de tous les populistes qui, objectivement, font leur jeu), dispose d’un cadre idéologique clair : la religion et la morale islamique “pures et parfaites” - ou du moins, c’est ainsi qu’ils la fantasment. “L’autre camp” (celui des démocrates, libéraux et autres humanistes) a, lui, un problème : son discours ne s’inscrit pas dans un corps de doctrine clair et ouvertement affirmé. Ce camp-là se contente de dire, à chaque fois que l’actualité l’exige : “Ce n’est pas bien de juger et de condamner autrui sur la base de choix de vie personnels”… mais sans dire, en contrepoint : “Voilà ce qui est bien, et voilà la doctrine universellement reconnue dans laquelle notre condamnation s’inscrit”. Cette doctrine, qu’il s’agit désormais de revendiquer haut et fort, porte un nom : cela s’appelle les “libertés individuelles”- et ce n’est d’ailleurs pas un concept totalement étranger à nos mœurs politico-sociales. Au Maroc, le respect et la défense des libertés individuelles sont réclamés par la très officielle Instance équité et réconciliation (IER), dont les recommandations ont été émises sous l’égide de l’Etat - et même du roi. Et bien avant cela, ils avaient été réclamés à cor et à cri par une multitude d’ONG marocaines qui défendent les droits de l’homme - dont les libertés individuelles font intrinsèquement partie.L’idée, en deux mots : chacun a le droit de vivre sa vie privée comme il l’entend, sans être jugé ni diabolisé par les autres. Certes, nous vivons dans une société globalement conservatrice, l’ignorer serait s’aveugler. Selon le principe démocratique de base, la minorité doit respecter l’opinion de la majorité. Mais selon le même principe, la réciproque doit être tout aussi vraie. Or, cette règle démocratique fondamentale, l’Etat a tendance à l’oublier, dès lors qu’il se trouve un tant soit peu embarrassé - comme c’était le cas après la scandaleuse “chasse à l’homo” de Ksar El Kébir, en novembre dernier.Voilà donc la raison d’être de cet “appel pour la défense des libertés individuelles” : donner corps à ce concept, au Maroc, montrer qu’il est soutenu par une large partie de notre intelligentsia et de notre élite - et, in fine, dire aux intégristes, aux populistes, et aux propagateurs du nouvel et (dangereux) ordre moral : “Vous n’êtes pas seuls”.

* * *

Lire aussi : Les intellectuels marocains contre l’intégrisme - Libération 19 janvier 2008