Oukacha Break


Titubante. Pantelante. Chancelante et bouleversée. Je rentre de Fox River où j’ai passé l’après-midi.

Dans mon Fox River, Scofield et Burrows n’ont guère plus de 20 ans et sont encore, pour la plupart, des enfants. Dans mon Fox River, le docteur s’appelle M. ou Docteur R. et sont là bénévolement. Dans mon épisode de Prison Break, les gardiens sont les mêmes que dans toutes les prisons du monde…

Puisque les pénitenciers sont à la mode, j’ai employé ce titre accrocheur pour vous inviter à découvrir le centre de réforme de Oukacha à Casablanca. J’ai accolé le nom de cette série phare à ce récit égoïstement pour vous mettre au parfum… Ce parfum… Cette odeur. Jamais je n’aurais pensé que la mémoire olfactive était de loin la plus pernicieuse. Cette odeur ne me quittera pas, il me suffit de fermer les yeux et d’en suffoquer.

Ils sont à ce jour 553 détenus dans le centre de réforme de Oukacha à Casablanca, 553 enfants aux destins brisés. Les plus jeunes ont 12 ou 13 ans, et se sont retrouvés catapultés dans un univers cruel pour parfois plusieurs années. Ils n’ont pas été épargnés. La plupart d’entre eux viennent des franges les plus pauvres et les plus marginalisés de la société, et n’ont donc pas bénéficié des services d’un ténor du barreau pour amoindrir leurs peines…et leurs peines.

Ils sont en sureffectif, malgré le fait que la moitié d’entre eux a été déplacée provisoirement dans un autre centre le temps de terminer les travaux de nouveaux bâtiments fruits de l’effort d’une association spécialisée.

Ces bribes de vies, ces histoires sordides comme cet enfant, qui, en se baissant pour ramasser son outil d’apprenti, un couteau de boulanger, s’est vu sursauter lorsque son chef l’a « doigté », et, en se retournant en sursaut il blessa le boulanger qui en mourut. Il en a eu pour 5 longues années. Cet autre gamin de 14 ans qui intervint dans une rixe de quartier pour séparer ses camarades bagarreurs mais qui fut le dernier à se trouver là quand la police est venue. Ou encore celui que j’ai déjà surnommé mon Scofield, un jeune homme de 20 ans, qui a pris 10 ans de prison pour avoir, a 15 ans, scanné et écoulé un billet de 200 dirhams.

Ils survivent dans des conditions déplorables qui feraient relever même les cœurs les plus accrochés. …Et puis ces regards ; alliage de désespoir et d’espoir. De désespoir d’être là, d’espoir d’en sortir… vivants. Les images se bousculent et s’entrechoquent, les histoires s’emmêlent et se brouillent dans mon esprit, et une chose s’impose : agir, aider.

Et puis j’ai eu une pensée pour Einstein. Derrière les barreaux, face à ces véritables drames sociaux, je n’avais plus le droit de penser à mes soucis avec Maroc Telecom, à mon sport que j’ai loupé cette semaine, ou à la pute la copine qui épouse l’ex fiancé. Tout s’évapore, tout semble dérisoire, mais TOUT prend un sens. Il suffit d’y être, de ravaler ses envies de larmes, et de cacher sa compassion.

Leur espoir c’est aussi cette femme, qu’ils appellent « Mama Assia », dont le vrai nom est Assia El Ouadie. Une héroïne des temps modernes qui se bat pour leur cause depuis près de 6 ans, entourée d’une équipe de choc, tous membres actifs de l’Association des amis des centres de réforme et de la protection de l’enfance (AACRPE).

Ces personnes atténuent la douleur de leurs peines en les soignant, en les défendant et en récoltant des dons pour pouvoir offrir plus de décence à leurs vies.

De nombreux efforts ont été consentis par l’administration pénitentiaire pour que cette association œuvre du mieux qu’elle peut, et depuis quelques temps, le directeur est une directrice. Première femme à la tête d’un pénitencier au Maroc.

L’Association a beaucoup fait pour les jeunes détenus, en 6 ans d’existence, la prison prend peu à peu un visage humain. Beaucoup a été fait, mais il reste encore beaucoup à faire.

Avec eux, dans leurs cellules, je me remémorais mes cours de droit. Les cours de droit ont la particularité d’être un ramassis de théorie, et la théorie me disait que la science pénale, avait pour essence même la réinsertion des détenus et leur réintégration dans la société…

Grâce à cette association, de formidables initiatives pour leur réintégration ont été faites, comme la mise en place de centres de formation, ou l’aide d’entreprises marocaines qui acceptent de recruter des ex-détenus. Certes, les exemples manquent, mais ils ont le mérite d’exister.

Et puis plus tard dans la soirée j’ai connu Hassan, qui a 25 ans aujourd’hui. Il a été condamné à 14 ans d’une peine de 15 ans de prison pour meurtre, c’était en pleine campagne, il s’est battu… et l’autre est décédé. Aujourd’hui Hassan est sorti de prison depuis quelques années car il a bénéficié d’une remise de peine, il a ouvert un petit commerce de volaille et vient rendre visite régulièrement à Assia qui est très fière de lui. Il a même récemment pris sous son aile un ex jeune détenu du centre pour mineur, il l’a logé et lui a trouvé un travail. Des exemples comme Hassan existent, d’autres pourront exister, suffit juste de tendre la main. Comme a dit Mama Assia « un détenu, c’est avant tout un être humain »…