On remonte les rideaux pour la première fois depuis des mois. Baignée dans l’obscurité depuis la fin de l’été, la maison prend des airs festifs et les rayons de soleil investissent chaque recoin du salon…
Au loin, à marée basse, la mer nargue les visiteurs du dimanche, il est encore trop tôt pour s’y baigner, mais l’appel des vagues en fait soupirer plus d’un, encore quelques mois à tenir, l’été arrive.
Je franchis la baie vitrée qui sépare la terrasse du salon dans un mouvement lent d’émotion, les yeux rivés sur l’horizon, la scène se déroule au ralenti : un temps de pose long pour en capturer la lumière et l’émotion…
Le petit vent de bord de mer me lèche mes bras nus en guise de bienvenue, il se battra toute la journée avec les rayons chauds du soleil de mars… Qui des deux s’occupera de moi ?
J’exécute comme un robot les gestes rituels d’une première journée à la plage, je sors les transats, les ajuste parallèlement les uns aux autres, les amis ne vont plus tarder à arriver…
Je profite de cette solitude feinte pour communiquer avec les éléments, la plage est déserte, presque nostalgique de la marée humaine d’un mois d’août, elle semble me dire d’enlever mes chaussures, de trop dans ce décor estival, et d’aller y courir, prendre un élan et faire la roue de mes douze ans. Je remets à plus tard mes projets d’acrobate, et m’installe confortablement cachée derrière mes grosses lunettes de soudeur…
Les yeux fermés, mes autres sens sont exacerbés à l’infini. Le bruit des vagues dans un roulement d’écume et de sable impose un rythme sain et régulier à mon esprit embrumé de citadine stressée.
Cette litanie fait remonter des images, les tiroirs s’ouvrent à un à un, et les souvenirs deviennent plus précis, s’imbriquent les uns aux autres mais refusent de me livrer un ensemble cohérent et logique.
Antre d’anachronismes traitres, je ne sais plus lequel précède l’autre et j’ai abandonné l’idée d’ordonner mes fichiers, de partitionner mon disc dur…
Un flot d’images resurgissent de nulle part ; les petits déjeuners improvisés sur le sable en rentrant du Beach Club, à l’âge où l’on apprend à faire le mur en développant une technique efficace, marcher en apnée dans l’obscurité et enjamber la fenêtre en passant par la plage.

D’autres souvenirs plus vieux viennent bousculer l’ordre des choses ; une épuisette, un râteau, il faut vaincre ma phobie des
crabes : je les traque patiemment et les jette dans le sceau d’un mouvement brusque de conquérante, je fais onduler l’eau créant des remous pour assoir mon pouvoir de dictatrice sadique, leur rappelant à chaque geste que leur sort est scellé. Je m’en lasse, puis les enterre vivants dans le sable brûlant avec les yeux vifs d’un Torquemada… Un château de sable sera leur mausolée. Ce souvenir me fait sourire, il m’arrive encore d’être sadique… mais plus avec les crabes!
Les amis sont là… Je sors de ma torpeur presque soulagée, il n’est peut-être pas encore temps de me retrouver face à mes souvenirs…
Le poisson frais est acheté à même les barques de pêcheurs et les couples mariés se réjouissent du prix du poisson moins cher qu’en ville, quelqu’un a pensé au vin, l’autre au pain… Moi j’ai préparé le Canon, il est chargé et prêt à voler en rafale chacune des expressions de mes hôtes…