Pouf

SATA IN THE CITY

Lady Zee @ Kesh

Kelly est américaine, use ses Manolos sur les trottoirs de Manhattan et tutoie Tamara Mellon. Cela fait des mois que je lui parle de Kesh, de la beauté de la ville, de la bonté des habitants et de sa vie nocturne trépidante.

Elle arrive avec dans sa valise ; son Babyliss, et une panoplie de clichés. Ses parents ont beaucoup hésité avant de l’envoyer, et il a fallut que je leur jure au téléphone que la ville est « Saaaafe » et que non, leur fille ne sera pas kidnappée par un touareg qui la vendra sur un marché de Conakry. Je leur ai même envoyé une photo de moi à la plage pour qu’ils constatent par eux-mêmes que je ne suis ni voilée et encore moins barbue.

J’ai décidé de zapper le culturel rapidement en l’emmenant faire un tour à
la Cour des Miracles, Jamâa El Fna, qu’elle connaissait de nom puisqu’elle a eu le temps de potasser un guide de voyage dans l’avion.
Je me suis d’abord disputée dans un arabe de bent-lyautey avec le dompteur de singes, pour qu’il ne pose pas le primate imberbe qui n’arrête pas de se gratter, sur la chevelure blonde de ma copine, et ensuite, j’ai convaincu le charmeur de serpents de nous laisser tranquilles en lui remettant le reptile dans les mains. « WOW you are courageouuuus !! » dit-elle, je lui ai répondu « t’inquiète vu les véritables Cobras qu’il y a à Casa, c’est pas la petite couleuvre marrakchie qui va me faire peur ! ».

Elle s’est ensuite fait harceler par les nombreux pots de colle à la mendicité douteuse et persistante. Mais que fait le Ministère du tourisme ???? Nous nous sommes réfugiées à l’intérieur du souk et la voilà déjà qui s’extasie devant des poufs multicolores au kitchissisme surnaturel ; elle en veut 8 pour ses copines restées aux States et jure que cette « moroccan touch » fera un tabac dans son salon.

J’ai poussé le vice pour savoir jusqu’où peut aller l’escroc le vendeur et je me suis mise en retrait faisant mine d’être étrangère (le coup classique). Ce dernier, qui semble surveiller le Dow Jones des poufs en cuir, annonce un prix en dollars : 80 l’une ! Elle acquiesça des cils, convaincue de faire une affaire et elle était à deux doigts de faire péter son Amex ! Je me suis sentie obligée d’intervenir ; j’ai planté mon regard au plus profond des orbites du voleur et je lui ai parlé arabe tentant de jouer sur l’effet de surprise, comme si ce dernier n’avait pas réalisé que j’étais du pays.

Me voilà lancée dans un pamphlet politico-économique d’une demi-heure dans une darija approximative, l’accusant de tous les maux du monde arabe, rajoutant que la seule valeur sûre sur laquelle nous pouvions compter aujourd’hui était le tourisme et qu’à cause des types comme lui, jamais nous n’atteindrons les fameux 10 millions de touristes dont s’égosille Douiri à longueur d’interview, et qu’au final, c’était lui le perdant. J’ai toutefois pris un air compatissant, en lui disant qu’il pouvait se faire une marge raisonnable, sans pour autant multiplier par quatre le prix de ces maudits poufs, qui au-delà d’être excessivement chers étaient d’une laideur déconcertante.

De tout mon discours, sensé le sensibiliser à plus de civisme et d’honnêteté, le monsieur n’en a retenu que l’outrage fait à ses poufs et nous a prié de vite décamper, me traitant de vendue, parce que si j’aimais mon pays, comme je le dis si bien, c’est à « mes frères » et leurs marges respectives que je penserais d’abord. Une fois dans le taxi nous ramenant à l’hôtel, elle me félicita pour mes actes de bravoure mais formula quand même quelques regrets au sujet des splendides poufs qu’elle n’a pas acheté par ma faute. Au même moment le chauffeur s’arrêta devant l’hôtel et me demanda 100 dirhams pour 5 minutes de trajet. Tant mieux, j’avais fait mes échauffements.

Cette fois-ci j’ai employé la manière forte, j’ai sorti mon calepin et j’ai noté son numéro d’agrément, me faisant passer pour une fonctionnaire du ministère des transports et jurant de lui faire retirer sa «Grima » une fois de retour dans la capitale. Quelques heures plus tard, épuisée par une journée de Mortal Kombat dans les rues de Kesh, et après m’être mise la moitié de la ville à dos, j’emmenais Kelly dîner au Bô&Zin puis nous sommes allées faire « Pump it up » au Pacha. Enfin dans mon territoire je lui ai lancé fièrement « You see Kelly, Marrakesh is beautiful» .

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